Leçon d’éclectisme

Tous les petits bateaux sont dans un carton. Il faut les sortir un par un et les remplir d’un peu de sable pour qu’ils ne se renversent pas une fois mis à l’eau. Mais il ne faut pas trop les remplir non plus, sinon ils coulent encore plus vite.

Au signal, il faut les passer le plus vite possible au capitaine de l’équipe – un adulte – pour qu’ils partent tous en même temps sur la rivière. Des quatre points de départ, c’est celui qui est placé juste avant la passerelle qui sera le plus amusant : les bateaux passeront sous les pieds des spectateurs 😊 😊 😊

Certains restent collés à la berge, il faut les pousser un peu, pour qu’ils s’avancent vers le courant. Par contre il faut vite repêcher le petit bleu qui se décompose déjà sur le côté…

Mise à l’eau de milliers de petits bateaux. Evènement organisé par plusieurs associations, dont le Village d’Alfonse et l’Elaboratoire.

Une fois que tous les bateaux valables sont mis à l’eau, on peut voir le résultat : des centaines de petites tâches de toutes les couleurs naviguent sur la rivière. Tout le monde est ravi. C’est magnifique. Encore quelques félicitations, et puis il faut passer de l’autre côté de la Vilaine, à pied, en barque ou en paddle, pour aller repêcher tous les bateaux qui sont déjà loin. Pas question d’en laisser un seul dans l’eau ! Il faut tout nettoyer !

Les épuisettes ne sont pas encore rangées que le brasseur débouche sa quatrième bière en à peine une demi-heure. Il est saoul, cela ne fait plus aucun doute. Pourtant la pression psychologique qu’il fait subir à Vanek assis en face de lui – et du même coup aux spectateurs, qui sont installés très près de la scène – ne semble pas être mue par la seule influence de l’alcool. Acculé, le pauvre écrivain restera pourtant stoïque, quand bien même Sladek, le brasseur en question, explose en invectives, puis en larmes.

Dès la première scène, le malaise s’était installé parmi l’audience. Était-ce le décor à la fois terne et sobre, et riche de détails intrigants, et déconcertants ? ou était-ce le long silence de l’acteur pourtant bien présent sur l’estrade ? Difficile à dire… Une seule chose est sûre : le huis-clos sera pesant ! Même ceux qui sont debout, à l’extérieur (toutes les places assises ont été rapidement occupées) auront pu le ressentir.

Pièce de théâtre « Audience », par le Théâtre du coq et de l’âne.

L’atmosphère est devenue chaude et lourde. Mais ça n’est déjà plus dû au jeu des deux acteurs. Le soleil donne. Il faudrait ôter un des pans du barnum ! Pour laisser entrer un peu d’air tout d’abord, mais aussi pour que les gens restés dehors puissent voir mieux. Et ceci doit se faire, si possible, sans gêner la représentation. Peine perdue ! Chacun des 6 petits rubans velcro se déchirent avec une provocation agressive 😳 . Et il reste le plus grand de tous 😥 , celui qui attache toute la longueur supérieure du pan de trop au toit. Mieux vaut le tirer d’un seul coup, bruyant, mais définitif. La manipulation exécutée d’un geste clownesque fait rire le public 😎 .

Le public rit encore. Cette fois-ci, c’est bien dû à la pièce. De spectateur, il est devenu complice. Ainsi l’avait voulu Vaclav Havel, l’auteur de Audience.

A côté du « barnum-théâtre » alors que le dernier acte s’achève, une autre équipe s’active. Les instruments qui s’installent, et les dégaines, laissent peu de doute sur le style du prochain numéro. Ça va être rock et provoc !
D’ailleurs, les spectateurs qui se pointent déjà et s’installent eux-aussi, sont mis au jus tout de suite : il serait souhaitable que les enfants et les personnes qui auraient un système auditif sensible, ne restent pas assis devant ! L’intensité sonore pourrait…

Effectivement ! Le duo basse-batterie nous tombe dessus à grands coups de pelleteuse, lourds et frénétiques. Les premiers traits de pinceaux finissent d’annoncer la couleur : une silhouette noire se détache soudain du mur amovible qui sert de fond blanc. Je ne sais pas encore ce qui arrive à cet homme ainsi peint, mais ce sera quelque chose de dynamique et de transcendant ; et je suis prêt à parier que ce quelque chose va sortir de lui, peut-être même directement de ses tripes. Rien de violent a priori. Mais agressif, ça oui. Agressif comme l’est toute expression d’une rage.

La choré (la représentation à laquelle nous assistons est en fait un numéro qui intègre peinture, musique et danse, et chant) – vous aurez pu vous en douter – n’est pas là pour réduire la tension. Savez-vous que la chorée est – je site – un syndrome caractérisé par des mouvements involontaires, irréguliers et d’assez grande amplitude…  La complainte du saxo, quant à elle, me rappelle les grincements d’une machine-outil aux articulations métalliques mal huilées.

Performance musique et peinture, par Clint + Maud, Elaboratoire

Tout est tellement fort que le premier rang se débine progressivement, puis le second. Certaines personnes restent à distance debout derrière les bancs. D’autres s’en vont, tout simplement.
Pourtant le tableau s’éclaircit. Quelques coups de lumière percent. Du soleil ? La danseuse se saisit du micro. Va-t-elle rassurer les spectateurs avec un message revendicateur mais mélodieux et bien posé ?

Non. Mais alors pas du tout ! Elle en rajoute une couche alors que la peinture rouge gicle, puis noire.

Le show terminé, les instruments définitivement tus, nous restons tous un peu pantois, à admirer le tableau final, comme on regarderait, fasciné, le paysage encore incandescent laissé par le passage d’un ouragan créateur.

Qu’est-ce qui nous aura mis le plus mal à l’aise ? Le style de musique ? Ou la critique, même pas dissimulée, faites à la politique d’urbanisation alors que l’événement s’adresse tout particulièrement aux nouveaux habitants des nouveaux immeubles ?

Éclectisme : attitude, disposition d’esprit portant à choisir sans exclusive parmi des catégories de choses ou de personnes très diverses (dixit le portail lexical du CNRS), ou encore – plus philosophique – méthode intellectuelle consistant à emprunter à différents systèmes pour retenir ce qui paraît le plus vraisemblable et le plus positif dans chacun, et à fondre en un nouveau système cohérent les éléments ainsi empruntés.

A mon tour d’en ajouter une couche. Je dis que la liberté d’expression, ce n’est pas seulement donner le droit à toutes les catégories et tous les systèmes de s’exprimer, mais c’est aussi donner le droit et l’opportunité à tout le monde d’accéder et de découvrir tous les systèmes et toutes les catégories.

C’était le dimanche 16 juin 2019. Un événement orchestré par le Village d’Alfonse à l’occasion de l’inauguration des plages de Baud.

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